Mercredi 8 juillet 2009
Les vacances à la ferme, chez les cousins.

photo : la maison que nous habitions, cachés chez nos cousins en 1944

Après la guerre, en 46-47, je suis allé plusieurs fois en vacances au Haut-Bervillet, chez les cousins qui nous avaient cachés début 1944.

Marthe faisait encore le beurre à la baratte -  qui avait la forme d'un petit tonneau (la baratte, pas Marthe) - et qu'elle tournait dans la pièce qui servait à la fois de cuisine de salle à manger et de chambre pour Marthe et Alexandre.

Elle moulait les mottes de beurre dans une forme rectangulaire et dessinait un motif sur le dessus avec une cuillère en bois. Elle enveloppait chaque motte dans du papier sulfurisé et allait en vendre sur le marché du Theil avec des petits fromages de sa fabrication, qu'elle mettait à affiner à l'extérieur dans une petite caisse de bois finement grillagée et suspendue à un arbre à l'entrée du jardin.

Pour aller au marché Alexandre attelait son cheval à une carriole très légère à hautes roues, équipée d'une capote pliable pour la pluie, et de lumignons de cuivre rutilant. Le cousin avait eu  à la guerre 14 une blessure à la jambe qui lui donnait une démarche claudicante et qui empêchait la pliure du genou. Une lourde chaussure avec une semelle très épaisse compensait  un peu la différence de taille avec l'autre jambe. Il se hissait avec difficulté sur le marchepied pour monter dans la carriole, il prenait les rênes et "hue"!. Il me semble que le cheval s'appelait "Pompon".

 

Je suis allé au moins une fois au Theil dans la carriole. L'année d'après c'est une 4 cv Renault qui a remplacé Pompon. Le "cousin Alexandre" avec sa jambe raide avait du mal à s'introduire dans l'habitacle de la 4cv  vraiment très peu spacieux.

Je couchais dans une chambre contiguë de la grande pièce à vivre, dans un grand lit Louis-Philippe à rouleaux recouvert d'un gros édredon rouge, bien bedonnant, empli de plumes de canard. La chambre était sans cheminée (on appelait "pièce à feu" celle qui en avait une),  mais c'était l'été.
A l'heure de la sieste, par les persiennes fermées, filtraient les rayons de soleil et dans le rai de lumière je voyais la poussière danser lentement dans l'air. Du plafond pendait  un long serpentin sur lequel les mouches venaient s'engluer dans une dernière vibration frénétique des ailes avant que ne reprenne le silence pesant du début d'après-midi.

Dans la salle la grande table près de la fenêtre était munie de bancs.
Au centre de la table -  lorsque le couvert n'était pas mis -  était posé l'attrape-mouche ventru sous lequel un morceau de sucre attirait les guêpes qui finissaient  noyées après s'être épuisées contre la vitre du piège.

A l'heure du repas obligation de manger de tout, pas question de rechigner devant le plat du jour ou de faire le difficile devant un mets au goût  inconnu. 
Je ne devais pas parler à table, sauf si on m'y invitait. La parole était réservée aux adultes et en premier au chef de famille.
Mon arrière-grand-mère, chez elle, utilisait un dicton pour nous dire de manger sans perdre de temps : " toute brebis (prononcée berbis) qui bêle perd la goulée".

Dehors, dans un vieux chaudron ébréché, "cousine Marthe" donnait des orties broyées à manger aux canards. Et lorsqu'elle se dirigeait vers la remise où elle puisait du grain toutes les poules arrivaient, sans attendre son appel "petit, petit, petit" qui signalait la distribution aux plus lointaines qui picoraient dans le champ.

Marthe élevait aussi dans des cages à l'entrée du jardin une dizaine de cochons d'Inde (on ne les appelait  pas encore cobayes) qu'elle emportait sur le marché dans un panier tressé serré, noir, à deux anses.


Il y avait un beau noyer en haut du chemin, à l'arrivée dans la ferme. "Cousine Marthe" m'avait recommandé de ne pas m'endormir dessous, elle disait que cela m'aurait donné mal à la tête.

Le pré autour de la maison du Haut-Bervillet était truffé de petites buttes de terre envahies de ronces et creusées de tunnels de lapins de garenne. Le cousin Alexandre devait laisser proliférer les lapins  pour le plaisir de les tirer au fusil.



La moisson.

Une année j'étais en vacances chez eux au moment de la moisson. C'était encore le temps où il n'y avait pas de moissonneuse-batteuse. L'absence de matériel obligeait alors  l'entraide entre fermiers, renforcée sans doute par les récentes années de guerre où les rangs des hommes s'étaient éclaircis. J'imagine que cela devait quand même poser quelques questions en cas de menace météo de savoir qui bénéficierait en premier de l'entraide. Toujours est-il que je garde un très agréable souvenir d'une journée marquée par cette entraide. 

J'accompagnais chez les fermiers voisins "cousin  Alexandre" muni d'une faux et "cousine Marthe" qui portait un panier de provisions pour le repas de midi, avec  une bouteille de cidre enveloppée d'un torchon mouillé pour la maintenir au frais.
Dans le champ à moissonner une machine attelée  fauchait le blé, commençant depuis la bordure, parcourant d'abord le périmètre pour aller concentriquement vers l'intérieur. Comme une large roue d'un moulin à aube la machine entaillait la masse des épis, les courbait tandis qu'une longue lame sectionnait les tiges au ras du sol, laissant derrière elle le blé couché. Je revois des hommes, dont le cousin, aiguisant leur outil tranchant avec une pierre à faux  pendue à leur ceinture dans un réceptacle confectionné à partir d'une corne de vache. Sans doute fauchaient-ils autour des obstacles, là où la machine ne pouvait passer sans risquer de gaspiller des épis.
Les femmes ramassaient les javelles, tassaient et attachaient leurs gerbes avec des liens de paille puis les dressaient en faisceaux réguliers de place en place pour les faire sécher.

A l'heure du repas, nous nous étions assis dans l'herbe au bord du champ, cherchant l'ombre de la haie. Plusieurs hommes abritaient du soleil leur crâne dégarni d'un large mouchoir à carreaux. Les femmes avaient tiré les victuailles des paniers, les hommes sortaient tous de leur poche un couteau pliable attaché au large pantalon par une chaînette. Celui qui  avait entamé la grosse miche de pain avait tracé sur l'envers, de la pointe de sa lame, un signe de croix avant de couper de grosses tartines.
Tout le monde savourait à la fois le temps du repos et d'un repas assez expéditif, mais suivi d'une courte sieste (on l'appelait « la marienne ») avant que chacun ne reprenne d'un même ensemble sa tâche dans le champ jusqu'à ce qu'il soit entièrement moissonné.

photo : immeuble peint en trompe-l'oeil à Chartres


Par Papy Jean - Publié dans : Les années 40
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