2 ans déjà
Au moment où le blog Orange que j'avais ouvert risque de disparaître j'ai voulu en relire des fragments pour sélectionner ce que je souhaite sauvegarder. Voilà juste deux ans j'achevais un périple de mon domicile à Compostelle. ... En deux ans mes petits-fils ont bien grandi...
J'ai rapatrié ici quelques fragments de cette aventure de 2007.
Voyageur, le chemin
C'est les traces de tes pas
C'est tout; voyageur,
il n'y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur! Il n'y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer.
Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins
Des chemins sur la mer .
Antonio Machado

Il faudrait avoir le talent de Philippe Delerm dans ses meilleures pages pour rendre compte des "premières foulées de terre" qui donnent à mon Chemin sa saveur si particulière.
Je ne prétends donc pas restituer ce qui pour moi est une aventure personnelle incommunicable. Simplement je tenterai, au fil des jours, de donner quelques indications sur ce Camino qui pourraient dessiner une ombre de mes deux mois de marche qui ont - je l'espère - amendé mes "terres intérieures".
Chemin de liberté -
Quitter pour quelques semaines l'épouse, la famille, les amis, le jardin, l'auto, la télé, l'ordinateur, les activités, l'environnement habituel. Mettre la clé sur ses habitudes. Prendre une direction et ne pas se soucier de quoi la journée sera faite, de ce que l'on va trouver à manger, ni où, ni quand on pourra dormir. Ne pas cadenasser l'emploi du temps, l'itinéraire, l'étape. Prendre le temps. Se rendre disponible à l'imprévu, à de nouveaux visages, à de nouvelles rencontres. Sentir le vent, la pluie, le soleil. Apprécier pleinement sa capacité à marcher, à franchir pas après pas une distance conséquente. Admirer le long de ces grands espaces une nature qui offre à nos regards une beauté sans cesse renouvelée. Marcher en silence, dans la réflexion, avec le sentiment de vivre des instants privilégiés.
Chemin de foi -
Je ne suis pas bien placé pour parler de cet aspect. J'ai marché avec mes doutes. A l'arrivée, dans la cathédrale de Santiago, je me suis efforcé de penser à tous ceux qui nous avaient demandé de prier pour eux en ce lieu. Tous ceux qui nous avaient accueillis avec tant de générosité et d'attentions, tous ceux en souffrance rencontrés sur le chemin ou sur le blog, au fil des jours, qui "mettent leur espoir dans le Seigneur" et nous rendaient porteurs de leur espérance. J'ai repensé à mon père qui le dimanche avant sa mort était allé mettre un cierge devant la statue de la Vierge à l'église du Theil, à ma mère, mes grands-parents qui me précèdent dans ce passage mystérieux vers l'au-delà. J'ai recensé mes intentions personnelles, épouse, enfants, petits-enfants, frère, soeurs, famille, amis et j'ai déposé tout cela en vrac comme j'ai posé mon sac à l'arrivée. Ce n'était pas un appel à un dieu thaumaturge. C'était l'acceptation de ne pas savoir.
Chemin de fraternité -
L'inconnu de Montbazon -
14 heures, soleil plein phare. Nous sortons de Montbazon, la côte ralentit nos pas. Derrière moi à grandes enjambées, me rattrape un inconnu noir de poil, au faciès qui pourrait inciter un policier trop zélé à lui demander ses papiers, il me tape sur l'épaule et me tend une bouteille d'eau minérale de deux litres en précisant : "elle est toute fraîche, pour vous", et il disparaît avant que j'ai eu le temps de le remercier.
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Toi l'étranger quand tu mourras
Quand le croqu'mort t'emportera
Qu'il te conduise à travers ciel
Au père éternel
Au passage de la "frontière" entre province des Asturies et celle de Galice nous nous sommes donné la main au-dessus de la borne. Deux Catalans, un Castillan, deux Français. Nous marchions ensemble seulement depuis deux jours et déjà des liens forts dont on pressent qu'ils perdureront. Le "chemin" amène le côtoiement de marcheurs originaires de nombreux pays et chacun avec quelques mots d'anglais, de français, d'espagnol, d'allemand arrive à se comprendre, à partager, à fraterniser réellement. Avec un même sentiment de proximité nous avons un peu plus loin, un peu plus tard, échangé quelques phrases avec un homme qui gardait cinq ou six vaches. Lorsque nous lui avons serré la main en le quittant nous sentions bien la sympathie réciproque. La paix paraît simple au coeur des humbles... pourtant les informations internationales traitaient de la menace de l'ETA, de morts à Gaza, d'attentat au Liban.
Chemin sportif -
Si nos têtes ont vu le soleil, nos pieds ont été le plus souvent dans l'humidité. En Biscaye et Cantabrique, particulièrement : sol ruisselant, pluie, rosée, nuages au flanc de la montagne. Terrain presque toujours pentu, parfois glaiseux, souvent glissant et en dévers. Tantôt marécageux, tantôt gras, piétiné par les vaches, les moutons, les chevaux, les pèlerins. Cette terre nous montre beaucoup d'affection et nous retient du mieux qu'elle peut. Nos chaussures se refont sans arrêt un masque de beauté avec leur gangue d'argile.
Jean-Claude - à qui il manque un ligament à un genou et qui tient son bâton de la main gauche - n'a pas les mêmes appuis que moi.
Plombé par le poids du sac et trahi par ses crampons, il m'offre sur terrain glissant le spectacle de plusieurs rattrapages d'équilibre dans des figures variées que n'aurait pas reniées Philippe Candeloro dans son programme libre.
7 juin : Il a fait beau hier. Ciel bleu, 24 degrés.
Cela ne vous paraît pas très important, mais quand on a connu les nuages et la pluie cela fait du bien.
...
Paysage de montagne comparable à l'Auvergne. Notre itinéraire nous fait grimper et descendre au gré du relief des petits chemins et des petites routes tranquilles.
Nous allons maintenant en direction de Lugo, de nos pas lents mais obstinés.
18 juin 2007 : hier partis de Sobrado dos Monxes où nous avions dormi, nous avons cheminé sous la pluie jusqu'à Arzua, puis Lavacolla. Nos jambes nous ont porté sur 58 km. Notre plus longue étape. Heureux d'arriver ce matin à la cathédrale de Santiago dès 8 h00 où nous avons accompagné Juan, pèlerin espagnol que sa femme venait chercher. Dans une petite rue nous avons eu la joie de revoir Roger, breton de Lanniscat, qui était content de nous retrouver. Nous avions prévu d'aller au Cap Finisterre par Muxia, nous nous orienterons demain dans cette direction : Negreira, Olveiora, Muxia, Fisterra soit au total environ 115 km à partir de Santiago.
Les couleurs du chemin -
Si le Camino a une couleur dominante, pour moi c'est le jaune des flèches.
Contrairement au "Camino francés" fréquenté par la plupart des pèlerins, et que j'ai parcouru il y a cinq ans, le "Camino del Norte" n'a été que très peu aménagé, et à mon avis c'est tant mieux, qu'il garde le plus longtemps possible son aspect rugueux qui en écarte les "touristes". Par contre le fléchage est opérationnel. En dehors de la traversée des villes où il est parfois absent, pas besoin de documents, de topo-guide, de boussole, de GPS : vous suivez les flèches très visibles et fréquentes qui - par de superbes petits chemins introuvables autrement - vous guident vers Compostelle avec une efficacité remarquable dans le sens "aller" (ceux qui font le retour à pied méritent mon respect, car ce n'est vraiment pas facile).
Dimanche 13 mai. Vent de face aujourd'hui, difficile de progresser. Sur la D216 rentrée de week-end ! Sommes ce soir à Biscarosse, chez des inconnus, Hélène et Hugo qui, nous voyant sur la route se sont arrêtés et nous ont accueillis superbement chez eux. Ils sont déjà allés à Compostelle et Hugo envisage de reprendre le chemin à vélo, à partir de Saint-Jean-Pied-de-Port, en août. Ils me prêtent l'ordinateur. Hier soir accueil chaleureux aussi à Lanton (33), chez des inconnus à qui j'ai demandé l'hospitalité, Yvon et Christiane, après 35 kilomètres de marche.
Samedi 19 mai. Nous étions le soir à Saint-Jean-de-Luz, où coucher ? Peu de nature et surtout le ciel menaçant. Je vois une maison avec une avancée de toît qui peut nous abriter en cas de pluie. Je sonne, j'explique que nous avons seulement besoin d'être à l'abri de la pluie, que nous allons à Compostelle et que nous serons partis le lendemain matin. Après consultation de sa femme le propriétaire accepte, nous fait rentrer, nous offre des crêpes que nous mangeons avec eux et leurs deux enfants (c'est "Pékin express ?" me dit la petite) et discutons. Ils nous prêtent en plus un rouleau tapis de sol. Magie du chemin, peu avant on ne savait où dormir. Bien nous en a pris d'ailleurs, car il y a eu de l'orage dans la nuit et nous aurions été trempés sans l'avancée du toît.
De nombreuses rencontres ont laissé un souvenir durable en dépit de peu de temps où nous nous sommes croisés. Parmi elles, je salue ici un homme d'exception : "padre Ernesto".
Güemes, peu avant Santander, près d'Ajo, se trouve hors du "Camino del Norte". Pourtant voilà une étape à ne pas manquer! Beaucoup de pèlerins font le détour pour rencontrer Padre Ernesto connu pour son action humanitaire en faveur des pays du Tiers-Monde. Son travail d'équipe a porté ses fruits, de ses voyages hors du commun il a ramené une foule de documents qu'il met à la disposition du fonds culturel européen. Etre accueilli à l'albergue de Güemes El Cagigal, écouter Ernesto nous raconter sa vie exceptionnellement dense en toute modestie et comment il conçoit sa mission est un moment fort qui marque l'auditoire.

Photo : Après le souper, le "Padre Ernesto" (chemise à carreaux, appareil de photo en main) nous accueille auprès de l'âtre, dans la maison de son grand-père, à Güemes. Ce soir-là, autour du "padre" et de deux "hospitaleros" espagnols, nous étions deux Vénézuéliens, un Autrichien, une Allemande, une Suisse, trois Français
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Les journées dédiées au Sidaction ramènent à ma mémoire le souvenir d'une rencontre marquante de juin 2001, lors d'un premier pèlerinage effectué sur l'itinéraire Le Puy - Saint-Jean-Pied-de-Port - Compostelle, qui traverse l'Espagne sous le nom de « Camino frances »
Avec un copain, Jean-Claude, nous suivions en France cette « via Podiensis ». Dans les Landes, nous avions fait connaissance avec Monique et Pascale, jeunes pèlerines qui marchaient lentement et avec un tout petit sac. Elles habitaient Lille. Jean-Claude - originaire du Nord - avait repéré leur accent.
A l'arrivée de notre étape Sansacq-Pomps, dans un gîte, nous avions mis en commun nos provisions pour le dîner puis leur avions laissé le dortoir pour aller dormir dehors. Au cours des discussions de la journée nous avions compris que Monique était malade et que Pascale était son infirmière. Le lendemain matin nous étions partis sans les réveiller.
Quinze jours plus tard après avoir quitté très tôt Belorado nous arrivions fatigués au terme d'une étape exceptionnellement longue. Nous avons retrouvé avec joie et surprise, près de la gare de Burgos, Monique et Pascale qui avaient pris un car pour rejoindre cette ville. C'était le terme de leur pèlerinage.
La ville était en liesse ce jour-là et des groupes de jeunes déambulaient bruyamment Une fois que nos deux amies eurent trouvé un hébergement nous avons décidé de fêter ces retrouvailles au restaurant.
Monique, environ 35 ans, me confiait que ce qu'elle appréciait dans l'attitude des pèlerins c'est le fait qu'on ne lui pose pas de questions indiscrètes sur elle-même.
Elle avait eu une vie aventureuse sans métier véritable, vécu plusieurs années en Thaïlande, subsistant par la revente de pierres semi-précieuses.
« En France on te dit quel est ton métier ? qu'est-ce que tu vas faire ? Alors que là-bas on ne me posait que des questions auxquelles je pouvais répondre « Quel est ton prénom ? Est-ce que tu as faim ? »?
Monique - dont j'avais compris qu'elle était atteinte du sida - et quelques autres rencontres sur ce "Camino" m'ont laissé des souvenirs forts.
Espagne contrastée -
Avec Isidro, compagnon de Chemin et vieil instituteur castillan, nous avons évoqué Fédérico Garcia Lorca, grand poète fusillé à Grenade en 1936. Et un soir d'orage le 8 juin, où nous ne savions où aller dormir, Alejandro, qui nous avait hébergé gratuitement, nous a parlé de la guerre civile espagnole et ses archives photos personnelles.
Moments chaleureux qui auraient bien plu à Jean Ferrat.
Les guitares jouent des sérénades
Que j'entends sonner comme un tocsin
Mais jamais je n'atteindrai Grenade
"Bien que j'en sache le chemin"
Dans ta voix
Galopaient des cavaliers
Et les gitans étonnés
Levaient leurs yeux de bronze et d'or
Si ta voix se brisa
Voilà plus de vingt ans qu'elle résonne encore
Federico García
L'esprit du Chemin -
Comme l'habit ne fait pas le moine, la coquille ne fait pas le pèlerin jacquaire. Il y a parfois des pèlerins qui, pour moi, se comportent plutôt en simples marcheurs et des randonneurs qui sans se revendiquer pèlerins en ont vraiment l'esprit. Le chemin vers Compostelle se distingue du simple G R parce qu'une majorité de ceux qui l'empruntent ont un comportement d'ouverture et d'accueil spontané de l'autre, sans masque, sans esprit de compétition. Je ne te demande rien, sinon si tu as soif ou si tu es fatigué. Je ne cherche pas à savoir ce que tu fais ailleurs, ton statut social, ta race, ta croyance : peu importe qui tu es, tu es mon frère en humanité.