Je viens d'un monde disparu (Le travail)
Débuts professionnels.
J'ai commencé ma vie professionnelle le 5 octobre 1955, après le BEPC, comme apprenti typographe. Il y avait alors cinq ans d'apprentissage dans cette profession. La photocomposition a, depuis, pratiquement fait disparaître ce métier.

Je me souviens encore de mon premier jour de travail. Un autre apprenti, Jacques, était embauché en même temps. Nous étions la curiosité du jour, il n'y avait jamais eu deux embauches la même année dans la petite entreprise familiale, qui passait de père en fils ou en gendre depuis 1790.
Nous fûmes accueillis par le fils de l'employeur et par le contremaître, Constant. Ce dernier nous mena dans l'atelier de composition où il y avait une quinzaine de typographes de tous âges, avec une majorité d'ouvriers dans la cinquantaine.
Il nous attribua notre place dans un rang, genre de pupitre sur lequel était posée inclinée la « casse » en deux morceaux- le haut et le bas de casse - devant lequel on se tenait debout. Il nous remis un texte et un « composteur » et nous montra comment tenir dans la main cet outil et « composer », c'est-à-dire placer les lettres de plomb les unes auprès des autres pour en faire une ligne, puis une autre, en "justifiant", de façon à aligner les lignes d'un même paragraphe.
L'autre apprenti, avait 14 ans et le certificat d'études. Son père était un employé de la voirie. Par son origine sociale Jacques fut d'emblée mieux accueilli de l'ensemble des ouvriers, manifestant une solidarité de classe face à mes origines de fils de petit commerçant.
Par la suite je parvins à diminuer la distance avec les autres typographes. Jacques et moi évoluâmes parallèlement de typographe en claviste monotype, puis correcteur.
Au début de mon apprentissage les typographes constituaient encore un corps de métier assez soudé, placé sous le patronage de saint Jean porte Latine, qui se fête le 6 mai. Il y avait un banquet de la "corporation" des typographes de Nogent-le-Rotrou qui réunissait les ouvriers des trois imprimeries de la ville. Avec Jacques j'ai participé à un banquet qui fut je pense le dernier en 1956. Je me revois défilant sur les trottoirs du pont Saint-Hilaire par rangs de deux ou trois ouvriers pour aller vers le restaurant en bas de la rue du Maréchal-Leclerc. Comme dernier et plus jeune apprenti Jacques portait au bout d'un balai une serpillière qui localement était nommée "la tine". (En ce qui concerne saint Jean la "tine" était un tonneau en référence à son supplice). Il y avait là, je le soupçonne, un brin de malice de la part d'un corps de métier assez frondeur et irrévérencieux à caricaturer les processions religieuses en perte d'influence mais encore présentes, principalement le 15 août, où le clergé défilait en tête des fidèles, en procession derrière les bannières des saints.
Lorsque j'ai commencé à travailler l'âge normal d'entrée dans la vie professionnelle était 14 ans, les congés payés annuels venaient d'être allongés à 3 semaines (auparavant ils étaient de 2 semaines). Nous étions payés en espèces, hebdomadairement et à l'heure (c'est-à-dire pas mensualisés). La durée légale de la semaine de travail était de 40 heures, nous faisions 47 heures 30 avec une majoration de 25 % de 40 à 45 heures et de 33% au-delà de 45 heures.
L'espérance de vie moyenne des ouvriers hommes était inférieure à 70 ans et ils partaient en retraite à 65 ans.
Mes parents habitaient à 12 km de mon lieu de travail. Je les parcourais à vélo (douze kilomètres de côtes et de descentes alternées) avant de commencer à 7 heures 30 le matin. Le soir les descentes du matin devenaient des côtes, certaines étaient bien pentues.
En sortant du travail nous allions aux cours professionnels sur notre temps personnel.
Mes deux premiers hivers (1955-1956 et 1956-1957) furent rudes. Mes gants n'étaient pas épais, j'en pleurais parfois en arrivant au travail d'avoir les doigts engourdis par le gel à tenir le guidon du vélo. Début 57, comme la neige et le verglas me bloquaient, je fus contraint à me loger une semaine en ville. J'avais trouvé une chambre de bonne à partager avec deux autres jeunes. Une cuvette d'eau et un broc pour se laver. La chambre était mal isolée sous les toîts. A l'intérieur, l'eau pour la toilette était recouverte d'une mince couche de glace le matin.
La maladie professionnelle des typographes était le saturnisme. Deux vieux typos aux lèvres bleuies avaient la mauvaise habitude de mettre en attente entre leurs lèvres des "espaces fines" en plomb pour justifier leurs lignes.
Il y avait un seul wc (à la turque) pour les 4 ateliers hommes (typographes, clavistes, fondeurs et imprimeurs). Les brocheuses à l'étage avaient un wc pour femmes.
Plus tard, c'est sur cette porte des w.c. hommes, en 1964, que j'avais affiché une invitation pour une réunion dans une salle de la mairie un samedi dans le but de créer une section syndicale dans l'entreprise.
Avant même cette première réunion le patron avait augmenté "spontanément" de 5 centimes de l'heure le tarif horaire de tout le personnel. Cela ne s'était jamais vu.